Force, puissance, pouvoir - 3 - Enjeux thérapeutiques
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Suite du petit exercice de différenciation en trois parties sur la force (première, deuxième), la puissance et le pouvoir. Troisième partie : dans la relation thérapeutique.
Le déni de pouvoir comme défense psychologique
Voici maintenant le thérapeute. Celui qui refuse le mot "pouvoir" au profit de "puissance" ne serait-il pas dans une fascination à l'envers. C'est une posture plus qu'une neutralité. Et c'est souvent une posture défensive.
Pourquoi défensive ? Parce que la relation thérapeutique est une relation de pouvoir. Structurellement, irréductiblement. Le thérapeute est payé. Il a une formation que le patient n'a pas. Il connaît le patient sans être connu de lui. Le patient vient vulnérable, en demande, souvent dans un moment de fragilité ou de crise. L'asymétrie est réelle et constitutive du dispositif, nécessaire même.
Le thérapeute qui dit "je n'ai pas de pouvoir, j'ai de la puissance" ne réduit pas son influence. Il la rend invisible. Et le pouvoir invisible est plus dangereux que le pouvoir nommé parce qu'il échappe à l'examen éthique. Il se cache dans l'ombre et attend son heure pour se manifester péniblement à nous.
Le refus de l'alliance Guerrier-Roi
Pour parler depuis l'approche Moore, le thérapeute qui refuse le pouvoir veut la puissance du Guerrier, le travail intérieur, la sensibilité, la maîtrise de ses propres processus, sans assumer l'autorité du Roi : la légitimité asymétrique, la responsabilité de celui qui tient le cadre, la capacité à ordonner l'espace thérapeutique et à y exercer une forme d'autorité bénéfique.
Mais le Guerrier sans Roi, comme on l'a vu, c'est la puissance sans mandat. C'est la compétence sans la légitimité assumée. C'est le mercenaire excellent qui n'admet pas qu'il sert quelque chose de plus grand que lui, ce fameux processus, incontrôlable par nature, à l'oeuvre à l'intérieur du patient et en action dans le champ de la relation et donc dans le thérapeute lui-même.
Derrière ce refus, il y peut y avoir la peur de devenir le Tyran. Le thérapeute qui a été blessé par des figures d'autorité abusives, ou qui a simplement internalisé la critique culturelle du pouvoir hiérarchique, peut refuser le Roi et la Reine entièrement pour ne pas risquer leur ombre. Mais refuser le couple Royal ne donne pas la sagesse. Ça donne le Faible : quelqu'un qui exerce du pouvoir sans l'assumer, ce qui est précisément la définition de l'irresponsabilité.
Enjeux pour le thérapeute et le patient
Pour le thérapeute, un pouvoir non assumé est un pouvoir non examiné.
Le thérapeute qui croit ne pas avoir de pouvoir ne surveille pas son influence. Il ne se demande pas comment sa présence, ses silences, ses formulations, ses choix d'interprétation orientent le patient. Il n'a pas à en rendre compte, ni à lui-même ni au patient, puisque, officiellement, il n'y a rien à examiner.
Le pouvoir sans puissance finit par penser à la place du thérapeute. L'influence sans conscience finit par agir à sa place. Le thérapeute est influent sans le savoir, et donc sans pouvoir assumer sa responsabilité. Une situation périlleuse.
Il y a aussi un enjeu de cohérence intérieure. Le thérapeute qui n'a pas intégré sa propre relation au pouvoir, qui n'a pas fait alliance avec l'énergie guerrière pour discipliner sa force, ni avec l'énergie royale pour assumer une autorité légitime, sera particulièrement vulnérable à deux dérives : la fusion avec le patient (disparition de la puissance dans la relation) ou la domination implicite (exercice non régulé du pouvoir qu'on prétend ne pas avoir).
Les enjeux pour le patient ont des conséquences encore plus concrètes.
Beaucoup de patients arrivent en thérapie précisément parce qu'ils ont eu des expériences blessantes avec des figures d'autorité. Parents tyranniques, institutions écrasantes, relations où le pouvoir a été abusé.
Ce qu'ils ont besoin de vivre, souvent pour la première fois, c'est l'expérience d'une autorité légitime qui ne blesse pas. Quelqu'un qui a du pouvoir sur eux et qui n'en abuse pas, qui tient le cadre, pose des limites, nomme des choses difficiles, depuis un lieu de bienveillance réelle. Le Roi et la Reine légitimes, souverains bons et justes.
Le thérapeute qui refuse le pouvoir prive le patient de cette expérience réparatrice. Il lui dit implicitement : "nous sommes égaux ici." Mais ils ne sont pas égaux. Et ce mensonge bienveillant reconduit ce que le patient connaît bien : les adultes qui disent une chose et font une autre.
Deuxièmement, le transfert. Le patient va inévitablement projeter sur le thérapeute des figures d'autorité : le parent, le maître, le chef. C'est la matière même du travail thérapeutique. Si le thérapeute refuse d'occuper cette place, le transfert ne peut pas se déployer, et donc ne peut pas être travaillé. On contourne le nœud au lieu de le défaire.
Troisièmement, qu'est-ce que le thérapeute modélise ? Il montre, qu'il le veuille ou non, une façon d'être en rapport avec le pouvoir. Un thérapeute qui esquive le pouvoir modélise l'esquive. Pour un patient qui a lui-même besoin d'apprendre à tenir une position d'autorité, dans sa famille, son travail, sa vie, c'est un modèle handicapant.
Assumer le pouvoir du thérapeute
Le problème du thérapeute qui préfère la puissance au pouvoir, c'est qu'il résout mal la question du pouvoir : il a senti que le pouvoir est un piège, que ses promesses sont fausses, qu'il coûte plus qu'il ne rend, et il s'en est détourné en bloc. Mais ce faisant, il ne travaille pas la puissance nécessaire pour tenir le pouvoir sans en être tenu. Il évite le problème plutôt que de le traverser.
La puissance sans le pouvoir assumé, pour un thérapeute, c'est la compétence sans la responsabilité. Un excellent Guerrier qui refuse de reconnaître qu'il règne aussi sur quelque chose.
La bonne question pour le thérapeute n'est pas : "ai-je du pouvoir ?" Il en a. La question est : "ai-je la puissance de le tenir sans en abuser, et l'honnêteté de le nommer pour pouvoir en répondre ?"