Force, puissance, pouvoir - 1 - Désintrication
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Voici un petit exercice de différenciation en trois parties sur la force, la puissance et le pouvoir. Première partie : quelles sont les différences entre ces trois notions ?
Chacun sait que le pouvoir attire, fascine. Nombreuses sont les personnes qui ont axé leur vie professionnelle sur l'acquisition d'une position de pouvoir, qui ont investi une quantité considérable d'énergie pour y parvenir, qui s'y accrochent comme une moule à son rocher, prêts à tout sacrifier pour l'accroître et la défendre, et qui sombrent dans la dépression, l'aigreur, la colère ou le dépit de l'avoir perdue.
La méfiance à l'égard du pouvoir est un autre versant de cette question. Un jour quelqu'un m'a dit : "tu as beaucoup de pouvoir". J'ai immédiatement botté en touche. Désolé, non. Je n'ai pas de pouvoir, ni de pouvoirs (au pluriel). Cette personne m'avait collé un truc sur la tête dont je ne voulais pas. Beurk ! Le pouvoir, c'est de la merde !
A mon sens, le rejet viscéral du pouvoir n'est pas différent de son attraction. Quelque chose fascine à l'envers. Dans certains milieux, on cultive un appétit pour le pouvoir, quelle que soit sa forme (argent, honneurs, position sociale, etc). Dans d'autres on exprime une répulsion à son égard. C'est souvent le cas dans le monde du bien être, des thérapies, de l'aide en général.
N'oublions pas non plus les hypocrites, ceux qui affirment rejeter le pouvoir tout en agissant consciemment ou inconsciemment pour l'obtenir en pratique, ou se mettre à son service, voire en être l'esclave. Car finalement, le posséder personnellement ou le servir aveuglément, voire même le rejeter viscéralement, c'est toujours la même fascination qui est à l'oeuvre.
Le pouvoir a du pouvoir. Vouloir posséder le pouvoir c'est souvent se retrouver possédé par le pouvoir. Le pouvoir possède. Envoute. Il y a des malédictions attachées au pouvoir. On s'élève avec le pouvoir pour mieux chuter une fois arrivé en haut. Et plus dure sera la chute. De même, refuser un pouvoir qui nous est destiné peut être dangereux. Peut-on échapper à son destin ?
Bâton de maréchal ou bâton de merde, le pouvoir est collant.
Curieusement, dans certains milieux, on débine le pouvoir mais on vénère la "puissance". Que de stages et de livres pour se "reconnecter à sa puissance" et en particulier "Redécouvrir la puissance du féminin (ou du masculin)". Un féminin ou un masculin qui sont forcément "sacrés", cela va sans dire.
Puissance : sacrée. Pouvoir : pas sacré. Puissance = bon. Gentil. Pouvoir = pas bon. Méchant.
Mais alors, qu'est-ce que le pouvoir ? Et quelle différence entre pouvoir et puissance ?
Attends deux minutes, camarade. Car il y a aussi la force.
Qu'est-ce qu'une femme ou un homme fort, qui a de la force ?
Quand on dit de quelqu'un qu'il ou elle est fort(e), que dit-on vraiment ? Est-ce équivalent à la puissance et/ou au pouvoir ?
"J'ai besoin de quelqu'un de fort pour me protéger". "Ne t'inquiète pas, je suis assez fort pour ça". "Impossible, je ne suis pas assez fort". Etc. Si on remplace "fort" par puissant ou "ayant du pouvoir", on voit bien que ce n'est pas exactement la même chose. Mais où est la différence ?
Et puis qu'est-ce que force, puissance et pouvoir signifient dans un cadre thérapeutique, selon qu'on les accepte ou les rejette, tout particulièrement pour un thérapeute ?
Voici tout d'abord ce que pour moi ces mots recouvrent. Nous verrons ensuite les énergies qui sont à l'oeuvre à l'arrière-plan, puis les implications pour un thérapeute.
Of course, chacun ses définitions. Je ne livre pas la vérité. Juste mes points de repères. Faites-en ce que vous voulez.
Kézako ?
La force
La force est la capacité brute de déployer l'énergie ou de l'encaisser, selon qu'on considère son pôle actif ou passif (protection).
La force ne présuppose pas de sujet. L'image de la force, c'est le muscle, qu'il soit en action (la force agissante) ou au repos (la force potentielle, disponible). Ou encore le mur, la muraille. La force passive, la robustesse, le roc. Ici encore, pas de sujet. Une falaise a une force, un fleuve aussi. Et une personne peut avoir une force considérable sans savoir quoi en faire, sans la maîtriser, et même se retrouver débordée par sa force.
La force peut être en acte ou en réserve. En acte, le coup qui frappe, l'affect qui explose, le courant qui circule. En réserve, le ressort comprimé, le dormeur musclé, la colère retenue. La force passive aussi : la falaise qui encaisse passivement le choc des vagues est aussi prête à les encaisser aussi à marée basse. Active ou passive, en acte ou en réserve, dans tous les cas, la force existe sans avoir besoin d'être orientée ni reconnue.
La force est indépendante de tout sujet et de tout contexte relationnel.
La puissance
La puissance est la force différentiée, orientée, organisée par un sujet qui peut la convoquer, la moduler, la retenir ou la déployer selon ses propres finalités.
Alors que la force est aveugle, la puissance découle d'une sensibilité, d'une intelligence, et d'une capacité à mesurer les effets de son action par rapport à ses buts. La puissance a une cohérence interne alors que la force n'a d'autre objectif que de se déployer (ou de tenir passivement) de façon autonome, peu importe où, comment et pourquoi.
La puissance voit. Elle est au service de quelque chose de précis alors que la force obéit aveuglément à des principes qu'elle ignore. Le muscle se tend du fait de l'influx nerveux. La puissance coordonne les muscles en vue d'un objectif.
La force est sans maître. La puissance est une force qui appartient à quelqu'un.
Le pouvoir
Le pouvoir, lui, est toujours relationnel. Il existe entre des agents, dans un champ social ou psychologique où quelqu'un a la capacité de décider, d'orienter, de sanctionner, et où cette capacité est reconnue par d'autres, fut-ce par la contrainte. On ne "possède" pas le pouvoir, on l'exerce, dans un rapport avec quelqu'un. Seul, sur son île, Robinson Crusoë ne peut exercer aucun pouvoir car il n'a personne pour le lui attribuer ou lui retirer, ni personne sur qui l'exercer.
Le pouvoir implique une asymétrie, en plus d'une reconnaissance, même implicite, de l'autre. La personne sur laquelle je peux exercer le pouvoir en a forcément moins que moi. Si quelqu'un exerce du pouvoir sur moi, c'est qu'il en a plus que moi. Le pouvoir est un rapport. Un rapport asymétrique. Un rapport de pouvoir.
Le pouvoir est contingent. Là où il est, il est, mais il aurait pu ne pas être, et peut aller ailleurs. Le pouvoir d'une personne donnée n'est pas inscrit dans la nature de cette personne, ni dans la nature des choses. Il est le fruit de circonstances extérieures, forcément instables, qui peuvent changer. Élection, nomination, rapport de forces à un moment donné par exemple.
Le pouvoir est délégué, reçu depuis l'extérieur. Il est aussi révocable, toujours depuis l'extérieur. Cela rend le pouvoir temporellement fragile : le conserver requiert un effort, une dépense d'énergie pour préserver les conditions de son attribution et prévenir celles de sa révocation.
La puissance, elle, est propre au sujet, elle fait partie de ce qu'il est. On ne peut pas plus lui retirer qu'on ne peut lui donner.
Images
- L'image de la force, c'est le muscle en action (la force agissante) ou au repos (la force potentielle, disponible), ou encore dans sa version passive, la muraille, le blindage, la forteresse (la force de protection).
- L'image de la puissance, c'est l'arc tendu pointant la flèche vers sa cible par les muscles bandés d'une personne déterminée.
- L'image du pouvoir, c'est le trône. Sans sujets, ce n'est que du bois.
Les relations entre puissance, force et pouvoir
La relation entre la force et la puissance
La puissance est ce qui permet à la force de s'orienter. La puissance sans force ne peut rien faire et la force sans puissance fait n'importe quoi.
La puissance sans force ne peut rien faire. Des buts clairs, une intelligence des situations, une cohérence intérieure réelle, mais aucune énergie disponible pour agir. Pas de ressort pour l'action. Pas de capacité à encaisser. Staline avait raison sur ce point précis, pendant la seconde guerre mondiale, lorsqu'il demandait : "Le Vatican, combien de divisions ?" Il était fort et puissant (et moustachu), le Vatican était puissant sans être fort. En tous cas pas sur le champ de bataille.
La puissance sans force, c'est la lucidité impuissante. L'archer avec son arc parfaitement tendu, sa cible identifiée, mais dont les muscles ne répondent plus. C'est le navire sur la mer déchaînée, gouvernail intact mais sans moteur ni voiles, que le courant emporte à la dérive malgré le cap qu'il vise. L'utilité de la puissance repose sur la force. Sans force, la puissance ne sert à rien.
La force sans puissance fait (souvent) n'importe quoi. La force sans puissance ne reste pas tranquillement dans son coin. Elle peut faire n'importe quoi, c'est-à-dire que tout lui est possible, elle est disponible pour tout. Elle est aussi imprévisible qu'incontrôlable. Elle se déploie, elle déborde, elle fracasse. Elle peut construire par accident et détruire par inadvertance. C'est l'océan déchaîné qui sculpte les falaises et fait chavirer les navires. Elle n'est pas forcément malveillante, elle est plutôt aveugle. Et l'aveugle armé est plus dangereux que le voyant désarmé.
En somme:
- la puissance sans force rend vulnérable et donc est dangereuse pour celui qui la porte;
- la force sans puissance rend aveugle et est donc dangereuse pour les autres, et certainement aussi pour soi.
Relations entre pouvoir et puissance
Et le pouvoir sans puissance ? C'est le cas le plus fréquent et le plus spectaculaire. Car le pouvoir s'obtient souvent indépendamment de la puissance. On peut être nommé, élu, propulsé par des circonstances favorables, par un réseau, par la chance, par la capacité à plaire au bon moment. Rien de tout ça n'exige une once de puissance intérieure. Placer un impuissant au pouvoir peut être utile à ses sponsors car il ne pourra rien faire d'imprévisible. Il sera à leur service plutôt qu'à celui de sa mission. Une marionnette.
Quelqu'un de puissant qui accède au pouvoir n'en a pas particulièrement besoin. Son sens de lui-même ne dépend pas du titre. Il peut exercer le pouvoir, et il peut le perdre, sans que cela ébranle sa structure interne. Il tient du dedans, pas du dehors. Il sait pourquoi il est là. Sa puissance lui tient lieu de colonne vertébrale. On ne le fera pas plier.
Quelqu'un sans puissance qui accède au pouvoir, en revanche, se retrouve dans une situation structurellement instable. Parce que le pouvoir est, comme on l'a dit, contingent, délégué, révocable. Il peut disparaître. Et si c'est lui qui vous tient, si c'est lui qui vous donne votre sentiment d'existence et de valeur, alors vous allez utiliser l'essentiel de votre énergie non pas à exercer le pouvoir, mais à en préserver les conditions. À séduire ceux qui pourraient vous le retirer. À éliminer ceux qui pourraient vous concurrencer. À surveiller, contrôler, réduire l'espace des autres. Le pouvoir sans puissance ne gouverne pas : il survit et utilise pour cela la force que lui confère généralement sa position de pouvoir, et sera porté à en abuser pour la conserver.
C'est une des définitions du tyran. Pas nécessairement quelqu'un de cruel par nature, quoique ce soit parfois le cas. Quelqu'un qui domine les autres parce qu'il ne se gouverne pas lui-même. Quelqu'un dont le pouvoir extérieur compense, mal, l'absence de puissance intérieure.
En plus d'être instable, le pouvoir sans puissance tend à éroder ce qui reste de puissance. Parce que maintenir le pouvoir exige de s'adapter constamment à ce que veulent ceux qui peuvent vous le reprendre. On se met au service des conditions de sa propre position. On devient progressivement l'esclave de ce qu'on croyait posséder. Ce n'est pas un hasard si on dit que le pouvoir corrompt : il ne corrompt pas parce qu'il serait mauvais en soi, il corrompt parce que, sans puissance pour l'habiter, il substitue sa propre logique à celle du sujet. Le pouvoir finit par penser à votre place. Le pouvoir vous possède plutôt que vous ne le possédez.
Le pouvoir peut amplifier la puissance, mais il ne peut pas la remplacer. Et sans puissance pour le tenir, le pouvoir finit par tenir celui qui croit le détenir.
Ce qui explique la fascination et la répulsion dont on parlait au début. La fascination pour le pouvoir est souvent, en creux, une aspiration à la puissance, mais une aspiration qui s'est trompée d'adresse. On cherche à être quelque chose, et on pense qu'un titre, une position, une reconnaissance externe vont faire le travail. Parfois ça marche un temps. Jamais vraiment, jamais durablement.
Et la répulsion ? C'est souvent la même chose à l'envers. On sent confusément que le pouvoir est un piège, que ses promesses sont fausses, qu'il coûte plus qu'il ne rend. Mais au lieu d'en tirer la leçon (travaille ta puissance) on s'en détourne en bloc, et on se retrouve à refuser le pouvoir que peut-être on pourrait recevoir et qui pourrait, en s'appuyant sur notre puissance, transformer positivement le monde. C'est peut-être bien refuser son destin, chose bien dangereuse en vérité comme on l'a dit plus haut.
La bonne question n'est pas : veux-tu du pouvoir ?
La bonne question est : as-tu la puissance de le tenir sans qu'il te tienne ?