L'artiste et la prostituée

  • Le Klebs
  • 4 octobre 2026

L'autre jour, c'est-à-dire tout à l'heure, je suis tombé sur cet extrait d'un entretien  avec Jennifer Lawrence.

(interview complète)

- [...] Jennifer : Il y a parfois des moments où je me dis : Quelles sont techniquement les différences entre moi et une prostituée ? Mais ça ne m'empêche pas de dormir.
- La binoclarde : Quoi ?!
- Jennifer : Enfin, je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal dans la prostitution, d’ailleurs.
- La binoclarde : Je ne dis pas le contraire. C'est étonnant que votre esprit ait pensé ça.
- Jennifer : Oh, je suis très douée pour m'attaquer moi-même. [...]

Bon, vous allez me dire : qu'est-ce qu'on en a à battre ?

Et bien figurez-vous que la Jennifer, elle m'a fait penser à une interview d'un autre calibre, celle des trois grands de leur époque (1969) : Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré.

Véritable mine de fulgurances, cet échange contient le passage suivant:

- Vous vivez quand même avec des amis, des copains mais vous n'avez pas de bande, d'entourage ? Vous vivez avec des hommes, des femmes, des enfants, des animaux ? 

BRASSENS : Oui. Vous savez, bon, on vit comme tout le monde quoi. 
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FERRÉ : Les gens sont toujours intrigués par nos vies. Ils voudraient rentrer dans nos vies… Chaque fois qu'il m'est arrivé que les gens sont entrés chez moi par effraction sentimentale, il m’est arrivé des salades abominables. Vous comprenez ? Il y a des gens qui se démerdent pour rentrer dans la vie des artistes… Et ce sont de sales gens !

- Mais vous êtes une personnalité publique justement, parce que vous avez du talent. 

BRASSENS : Ah oui ! Mais cela n’implique pas que je doive quand même tout dire. Non. On a quand même des droits. Les droits qu'on ne peut pas contester aux autres, pourquoi nous le conteste-t-on ? 

FERRÉ : Exactement. Avec ce que l'on fait, y'a pas de problème. On ne peut pas ne pas souffrir de ça. Nous sommes des hommes publics, bon. Moi je vais vous raconter une histoire. Vous ne me coupez pas, hein. Quand je rencontre dans la rue une femme qui vend son corps aux gens, c’est à dire une putain, hein, si elle me reconnaît, elle ne me fait jamais l’article. Et t’ai longtemps cherché pourquoi et j’ai trouvé. Vous savez pas pourquoi ? Parce que je fais le même métier qu’elle, parce que je vends quelque chose de mon corps. Quand on est sous les projecteurs, les gens payent, ils achètent un billet, ils viennent vous voir, ils attendent ou que vous leur plaisiez ou que vous vous cassiez la gueule. De toute façon, ils attendent quelque chose. Ils attendent vous, avec votre corps ! Et vous vendez quoi ? Votre voix ! Eh bien, entre le dessous et le dessus, il n’y pas tellement de différence… Voilà, pourquoi les putains ne me font pas l’article quand elles me reconnaissent. Et je suis sûr que pour eux la même chose…

- Vous partagez cette opinion Brassens ? 

BRASSENS : On ne va pas traîner souvent dans les endroits où se trouvent les dames dont tu parles ! [Eclat de rire général]

BREL : De toutes façons, en gros, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu’elles. Il faut bien le dire !

FERRÉ : Bravo ! C’est merveilleux… 

Entre le dessous et le dessus, pas tellement de différence

Le théâtre est né du sacré. Chez les Grecs, le masque était un objet rituel, la scène un espace consacré à Dionysos, et l'acteur un officiant avant d'être un amuseur. "Personne" vient de persona, le masque à travers lequel la voix du dieu résonnait (per sonare). Mais c'est loin, les Grecs.

Bien sûr que l'artiste de scène joue et donc, étymologiquement et physiquement, jouit et fait jouir de montrer son corps, et que plus il se montre, plus il jouit et fait jouir, et plus il jouit et fait jouir, plus il palpe de pognon.

Et que dans cette jouissance qui rapporte, il y a quelque mauvaise odeur, d'autant plus mauvaise que l'alibi de la culture vient la recouvrir de voluptueuses effluves, histoire de détourner l'attention... pendant que le portefeuille se garnit.

C'est que le grand artiste, celui qui fait vraiment vibrer la clientèle, en réalité, c'est celui qui ouvre le plus grand les cuisses de son âme et laisse le regard pénétrer bien profond en lui, pour que celui qui le possède, le regard, s'en trouve alors comme... tétanisé de plaisir... et qu'il en ait pour son argent. 

Brel, dans ce registre, a je crois explosé les compteurs, ce qui l'a peut-être tué plus vite encore que la cigarette, sans jamais que la flamme intérieure ne s'éteigne.

Remarque, pas sûr que la prostituée, elle, elle jouisse. Mais, quand c'est pas le cas, elle joue alors la comédie de la jouissance. Artiste de scène, donc, on est quittes !

On pourrait commenter le propos sous tellement d'angles différents, du ricanement à l'académisme savant, en passant par l'admiratif ou le persifleur.

Je préfère chevaucher l'instant et brancher le courant sur Jennifer : "je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal dans la prostitution, d’ailleurs", dit-elle. On dirait qu'elle pourrait ajouter : "c'est pas comme dans le cinéma"... Mais ce n'est pas ce qu'elle dit. 

C'est étrange comme elle rejoint nos trois génies qui reconnaissent la supériorité de ces dames qui déambulent, et que ça fait sourire, mais d'un sourire de tendresse (Brel : de toutes façons, en gros, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu’elles. Il faut bien le dire ! Ferré : Merveilleux !)  alors que Jennifer, elle serait plutôt sur la fréquence prudence. Faire du pognon avec son corps, n'est-ce pas l'essence même du capitalisme ? Où est le problème ?

Une fois le corps vendu, que reste-t-il au capital à conquérir ? L'âme, me direz-vous ? Bah ! Déjà au catalogue depuis un moment. Et pas en rupture de stock... D'ailleurs, le pognon qui va avec la célébrité, généralement, on fait comme si on ne l'avait pas vu. Un peu comme le client qui refile les biftons à la pute par en-dessous, comme si c'était un paquet de nougatine. Allez tiens petite, tu les croqueras en pensant à moi. 

Car on trouve toujours des petits arrangements quand il y a du cul et du pognon. Ça fait partie de l'histoire de la modernité artistique. Et probablement pas que. En tous cas, c'est consubstantiel à l'image animée et au son mécanisé. L'alliance de la muse et de l'ingénieur.

Artistes aimés, artistes violés ? 

Cette histoire d'intimité mercantile entre l'artiste et le public suggère une face moins glorieuse. La vie des putes, c'est loin d'être glamour. 

Ma pensée vagabonde et, dans un retournement, pointe d'un doigt facécieux la face lubrique des clients que nous sommes tous. Clients des stars s'entend, d'autant plus vicieux que jouir des personas de nos stars adorées ne nous suffit pas.

Non, il nous en faut toujours plus, et nous avons besoin de les forcer, de les prendre sauvagement dans leur intimité, c'est-à-dire sans leurs masques, et si possible sans leur consentement. Nous voulons mettre à bas l'alibi culturel, pour revenir au sauvage, à la folie brutale et sanglante du viol, j'entends par là, pénétrer l'âme de l'artiste. Savoir qui il (ou elle) est vraiment, sans le génie que d'autres (metteurs en scène, auteurs, scénaristes, paroliers, compositeurs) ont permis d'animer en lui.

L'écorché vif, c'est pas suffisant. Il nous faut savoir ce qu'il mange au petit déjeuner, quelle est sa marque de culotte, connaître "son avis sur la question", quelle que soit la question. Il ne nous suffit pas de voir son cul lorsqu'il prétend, en artiste, que c'est celui d'un autre, il nous faut aussi le voir quand c'est le sien. 

Cette âme-là qui, en tant qu'artiste s'ouvre en effaçant son identité devant autrui, qui s'autorise à ne pas exister pour que nous puissions voir par lui ce qui nous anime dans notre intérieur à nous, il ne suffit pas de la pénétrer du regard lorsqu'elle porte le masque, il nous la faut en entier.

Puisqu'en me montrant, en reflet, mon ombre, ma face cachée, elle est moi, il est logique que je cherche à fusionner avec elle, tellement je l'aime, je l'adore ! moi qui pour parvenir à voir mes ombres doit me regarder à travers l'artiste qui, lui, incarne un autre que lui sur la scène, la toile ou l'écran...

Envoyez donc Voici, Gala, People, Closer, Torche-Cul-Match et tout le patacoin ! Humiliez-le. Rabaissez-le à son humanité minable, son pauvre petit quotidien pourri. Réduisez en bouillie ce mensonge qu'est cet autre moi-même qui ose se désincarner pour se réincarner dans l'unique but de servir d'écran de projection à mon inconscient !

C'est encore mieux sur le net, car c'est gratuit. 

Car bien sûr, dans ce retournement, le client ne doit pas payer. Le viol, c'est gratuit et sans consentement. L'intimité de la star doit être violée, pour que l'équilibre soit rétabli. Elle m'a bien violé, moi, en me forçant à jeter un faisceau de lumière au fond de moi-même par le truchement de son image mensongère, masquée. Tout est inversé. 

Ombres et lumières ! 

L'artiste de scène, de toile, et d'écran est double. Ombre et lumière. Masqué, démasqué. La lumière éclaire son masque pour révéler mon ombre. Mon inconscient réclame que son masque tombe pour révéler l'ombre de l'artiste. Et comme toujours, l'énergie de mon inconscient qui se déverse peut atteindre des intensités féroces. Surtout quand elle est multipliée par des millions de spectateurs. 

Ô comme je l'aime cet artiste ! Ce qui signifie, dans les tréfonds inconscients : crêve, misérable charogne d'artiste ! Tu oses mettre en acte (act out), devant moi sur la toile, ce que je m'interdis de reconnaître en moi. Ainsi, tu me procures cette jouissance interdite, dans l'intimité de la salle obscure, d'être un moment en contact avec mon ombre. Comment te faire souffrir, moi qui t'adore tant mais ne peux t'avoir, puisque tu exprimes mon ombre ?

Qui plus est, toi l'artiste, tu oses accomplir ton destin, dépasser tes peurs, t'exposer, à poil devant nous, comme si tu gueulais : "Je suis". Certes tu te caches derrière le masque, mais tu t'exposes en tant qu'artiste. Tu t'assumes à la face du monde. Tu t'accomplis devant nous tous, perdus dans les méandres de l'individuation.

Non, ce n'est pas possible. C'est interdit. Décidément, tu mérites de souffrir. 

Demandez à John Lennon ce qu'il en pense. Jodie Foster en connaît un rayon aussi sur ce sujet. Sans parler de Jim Morrison. Et tous les autres torturés de la scène, aux vies détruites. Individués ou bouffées par leur propre ombre, ou par l'ombre terrible des spectateurs avides de chair fraiche.

On dirait qu'il y a comme un prix à payer à récupérer toute cette lumière. Certains parlent d'un pacte avec le diable. J'en doute. Je penche plus simplement du côté d'un équilibre inconscient. Comme si tôt ou tard l'ombre devait se manifester puissamment dans la vie de l'artiste inconscient pour rétablir l'équilibre. 

Comme si l'ombre devait équilibrer la lumière pour que l'angoisse ne déborde pas trop.

Car la lumière fait peur. La lumière de l'autre, s'entend. Elle se reflète sur nous et nous avons peur d'être vus, et donc de nous voir...

Plus ça brille, plus nos profondeurs exigent de l'ombre.

Pour l'artiste, c'est un piège, un vrai traquenard.

Car toute cette lumière, ça fait gonfler l'ego. L'artiste célèbre oublie vite que l'amour du public possède une face sombre, inconsciente. Que ce n'est pas lui qui est aimé mais ses masques. S'il prend pour lui cette énergie, gare à l'inflation narcissique. Et l'inflation en demande toujours plus. Elle est gourmande. 

L'artiste malin gère son image, fait en sorte que son propre viol paparazzesque participe au spectacle, garde toujours un masque sous le masque en somme. Entrez un peu dans mon intimité, mais pas trop. Juste assez pour payer le yacht. Ou la cinquième villa. Mieux : je vous en montre un peu, pour vous aguicher. La stratégie sex-tape. Instagram.

Mais c'est dangereux. De compromis en compromis, la célébrité grandit et t'as le gros Harvey qui s'occupe de ta carrière, et des poches sous les yeux.

Ce narcissisme est destructeur. Profondément. Plus je suis vu(e), plus je suis connu(e), plus je me valorise. Et si je m'ouvre vraiment, vraiment... hein... sans le masque, et ben je vais valoir tellement que... on ne m'oubliera pas. J'ai soif d'éternité.

Macache !

Tu auras plus de pognon, plus de sexe, plus de coke, plus de ceci, plus de cela... Et on t'oubliera. Parce qu'en vérité, tu n'auras pas vraiment donné. Tu n'auras pas donné plus que tu n'auras pris. Somme nulle. Et à cette course-là, on est toujours perdant. Sur le plan de l'éternité, s'entend...

Oui, la vie d'artiste est difficile, mais pas là où on pense. À partir d'un certain prix, c'est de la putasserie de luxe. Pas sûr que la star ait des leçons à donner à un mineur de fond. Les apparatchiks du Parti aussi protègent le prolétariat depuis leur datcha à Sotchi. Et le peuple finit par les haïr.

Gare à l'énergie des profondeurs

Quand tu t'exposes au regard de millions et même de milliards d'humains, c'est-à-dire d'un sacré paquet de psychés inconscientes avides de projection, de puissants geysers énergétiques issus des abyssales profondeurs intimes, c'est comme si tu mettais ta tête, et pas que ta tête, ton cul aussi, vu que tu engages tout ton corps dans l'aventure de la représentation, en plein milieu du réacteur nucléaire en fusion d'un immense Tchernobyl déjanté.

Car l'énergie qui loge à l'intérieur de ceux qui viennent te mater dans ta vitrine redlight district sur écran, petit ou grand, et qui se dirige vers toi, c'est l'énergie archétypale dans son versant ombre, la partie non-éclairée. Le Grand Dragon en furie.

Alors faut pas t'étonner si l'énergie, elle t'attrape et elle te fait court-circuiter, que même ça peut arriver que ton cerveau, ta petite âme fragile de multi-propriétaire de tout ce qu'on peut imaginer de luxueux, que ça confine au pompeux, et de libidineux, que ça confine au dégueux, elle te sorte sanguinolante de tes oreilles et de tes globes oculaires bien ouverts.

Si tu es malin, ou maline, tu te montres avec le masque, et le reste du temps, tu te caches. Et là, si tu as vraiment la veine, tu deviens mythique. Parce qu'on ne te connaît pas autrement que dans la projection, dans la pellicule. Tu es, toi, l'humain caché derrière, insaisissable. Le Dragon n'arrive pas à te frapper.

Sinon, si tu te caches pas, et ben tu as intérêt à avoir, bien branchée de partout, une sacrée bon sang de prise de terre. Et crois-moi, la vie, elle te fera trébucher et la prise se débranchera, malgré tout, et tu prendras le courant en direct. Toi ou tes gamins. Ou ceux que tu aimes, mais que tu déchires. Et qui souffriront pour toi, par procuration, car tu ne peux pas le montrer.

Le prix de la lumière

Y'a rien de gratuit dans la vie, à part l'amour.

En osant l'individuation aux yeux du monde, l'artiste célèbre peut déclencher une violence inconsciente chez ceux qui n'y parviennent pas et se la prendre en retour.

Il ou elle a le choix, selon le niveau de conscience porté sur son travail, soit de vendre son corps comme la prostituée profane, comme le soulignent Brel et Jennifer Lawrence, soit d'accomplir consciemment une oeuvre qui la dépasse et augmente la conscience du monde, comme la prostituée sacrée, celle qui dans les temples antiques offrait son corps non pour de l'argent mais pour relier le profane au divin. 

Si tu choisis ce métier, apprends à connaître les risques psychiques qui vont avec. Ou alors, pratique le don de toi. Laisse circuler le pognon. Te gave pas. Donne. Rends. 

Et réfléchis bien à ce que c'est, une étoile.