Échanger le regard
On vit vraiment une époque sacrément technique, pas vrai ? Les types, y t'inventent des trucs que t'aurais pas idée... franchement.
Je dis les types, façon de parler, hein. Parce qu'il y a des greluches aussi qui sont là-dedans. Elles carburent à fond aussi du citron... L'invention à la con, c'est le truc de l'époque. On peut pas y échapper.
Remarque, on sent bien qu'au fond, c'est pas vraiment de la créativité. C'est plutôt de l'avidité, branchée sur le secteur... du 100 000 volts dans le circuit à invention, de l'énergie orientée directement vers le pognon.
L'avenir, le bien de l'humanité, les mecs, ils s'en beurrent la raie, si je puis dire. C'est pas pour ça qu'ils créent. Peut-être qu'ils se le racontent. Mais ils se mentent. On se ment tous, d'une façon ou d'une autre.
L'intelligence artificielle, les zéros et les uns qui circulent en lumière dans des cheveux de verre, les satellites qui gravitent comme des moucherons au-dessus de nos crânes pour nous compter les poux, les machins métalliques qui volent plus vite que la vitesse de ce qui vole déjà drôlement vite... bref, la liste est longue des conneries qu'on invente pour passer le temps et faire du pognon. Occasionnellement, ça arrange bien quelqu'un. Mais c'est pas vraiment l'impulsion, tu vois.
Mais moi, tu vois, je m'en fous du progrès technologique. J'ai payé mon tribut au culte de la technique. J'ai fait la danse du ventre devant le divin ordinateur. Prométhée, c'est tout juste si on n'a pas copulé ensemble. Je lui fais envoyer des oranges en poste restante, il paraît que c'est bon pour le foie.
Nan, ma fascination débile pour la technique, c'était avant. Disons, que mon intérêt pour ces trucs-là est devenu... marginal. Mais ça m'a intéressé, c'est vrai.
Mais maintenant, je m'en tape. Marre de me prosterner devant une divinité inconsciente. Quand tu penses à quelle vitesse ça passe. Hier, le Formica c'était vraiment le truc qui allait changer la vie. Aujourd'hui, ça intéresse qui, le Formica ?
Tu vas pas me faire le truc du progrès, à moi, qui était un aficionado du Palm Pilot, hein...
C'est un culte, que j'te dis. Pas un truc raisonnable. Ça te bouffe la vie, pour la bonne cause. Et puis un jour, tu te rends compte que t'es vieux et que l'homme de Cro-Magnon, il vivait les choses différemment, même s'il n'avait pas de Bitcoin, ni de brosse à dent électrique.
Et justement, comment il vivait, ça m'intéresse. Parce que lui et moi, on n'est pas très différent, une fois que le bruit de la vie moderne se dissipe un peu. Avec l'âge aussi. Faut dire que question âge, le Cro, il nous bat tous.
Nan, moi c'qui me botterait, tu vois, c'est d'inventer un truc qui permettrait à quelqu'un de voir le monde par les yeux de quelqu'un d'autre. Oh, pas tout le temps, hein. Faut pas exagérer.
Mais un ptit moment. Suffisamment pour que le premier mec se rende compte un peu que sa vision des choses n'est pas la seule, et que l'autre s'aperçoive qu'il est pas tout seul non plus.
Je suis sûr que là il se passerait quelque chose.
Tu vois, comment ça se fait que depuis Lascaux jusqu'à maintenant, tellement de gus ont cherché à laisser une trace de ce qu'ils voyaient ? Pourquoi certains ont dépensé une vie complète, tout consacré à montrer au monde présent et à venir ce qu'ils voyaient. À développer une ingéniosité de dingue pour matérialiser l'image qu'ils avaient à l'intérieur ?
Pense peinture, sculpture, musique. Pense danse. Pense chant. Tout ça depuis Lascaux, et certainement depuis bien longtemps avant. Tu te rends compte un peu ?
Aujourd'hui, dans les musées, dans les grottes, dans les concerts, y'en a beaucoup qui y vont pour la frime. Pour le selfie. Pour faire culturel. Des paumés, quoi. Mais y'en a un paquet aussi qui y vont pour la vibration. Le truc qui circule, parfois, face au génie dans la matière.
Nan, tu te rends pas compte. T'as pas compris. C'est normal.
Tu vois, toi, tu regardes un arbre, et moi je le regarde aussi. Qu'est-ce qu'on voit ? Le même arbre bien sûr.
Et ben non. Pas du tout. Personne ne voit la même chose.
Ce que tu crois être pareil, et ben ça l'est pas. Ton regard n'est pas le mien. Jamais.
Même pas un moment. Même pas un instant.
Pourquoi ?
Parce que t'es pas moi.
C'est pas compliqué ça. Tu devrais pouvoir le comprendre.
Y'a que moi qui voit le monde comme je le vois. Toi, tu le vois aussi, mais autrement. Et la façon dont tu le vois, toi, le monde, et ben moi, j'y ai pas accès. Je le verrai jamais.
Et tout ce bordel dans lequel on est, c'est à cause de ça. La différence. On se met sur la gueule parce qu'on n'est pas d'accord sur ce qu'on voit. Tu vois ?
Nan, tu vois pas... je sais que tu vois pas. Oh, t'essayes. Tu fais des efforts. T'as du mérite quand même. Mais tu vois pas.
Jamais personne ne voit la même chose que toi. Jamais.
Oui, une fourchette est une fourchette. Et si on la regarde tous les deux, on la voit tous les deux. Mais c'est pas ça le truc.
Le truc c'est que si je suis Dali, je vois une fourchette avec une drôle de forme. Elle anime en moi des aspects de mon âme que j'entrave même pas. Mon âme, tu vois. Le truc que tu as, que tu es, qui fait que t'es pas juste rien du tout. Qui fait que tu vaux quelque chose à l'échelle du Cosmos. Bon, on va pas employer les grands mots, tu vas tourner de l'oeil. Tu verras encore moins.
Y'a toi et moi. Et y'a une fourchette. On la voit tous les deux, mais on la regarde pas de la même façon, tu comprends ?
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Ça y est, t'as compris !
Le regard. Le regard est différent. Il est pas meilleur ni pire, on s'en tape. Il est différent. Et jamais il sera pareil.
Et ce truc, ce jamais, soit il t'enferme, soit il te libère.
Donc si tu sais ça, tu comprends qu'il y a deux chemins possibles.
Soit tu t'intéresses à la façon dont ce que le gus en face de toi regarde, et tu deviens plus libre. Et si l'autre fait pareil, et ben ton monde devient plus grand parce que quelque chose circule. Tu participes au grand Univers.
Soit tu attrapes la fourchette et tu la plantes dans les yeux du mec : "tiens, je te dis qu'elle est comme ça ma fourchette !". Et là, et ben, l'étape d'après, c'est la course à la bombe atomique... tu vois ?
Pour une connerie de fourchette...
J'aurais pu prendre un autre exemple, mais c'est pédagogique, hein. La pédagogie, c'est mon truc.
Bon, bref... J'arrête là, parce que je te sens un peu perturbé.
On va manger ? Faut mettre la table...
Les couverts sont dans le tiroir, là-bas.