Quel con, ce frelon !

  • Le Klebs
  • 30 mai 2026

Il fait pas loin de 40 degrés à l'extérieur... probablement plutôt 30, mais c'est mon ressenti, hein, alors faites pas chier...

Et donc tellement chaud que je ne sais pas quoi faire... alors je rêvasse.

Et à quoi rêvassé-je ?

J'ai sous les yeux un jardin magnifique. Le bruissement des insectes. La vie qui butine autour de moi, un sacré paquet de couleurs, et de reflets... fourmis, bourdons, et même un frelon à la con que j'ai foutu dans une boite en plastique histoire qu'il comprenne qu'il vaudrait mieux qu'il ne m'emmerde pas trop.

Bah, j'le libérerais ce soir, en loucedé. J'ai pas trop le courage de lui péter son exosquelette.

Ça me fait penser trop fort à tous les mecs qu'on explose en ce moment un peu plus loin que mon jardin. Littéralement. Presque à chaque instant. Ça explose de fluides corporels mélangées à des jointures broyées et des bouts d'os. Des gueules défoncées. Des membres partout, que tu sais pu à qui est quoi. Du liquide, du solide, du au milieu, mélangés... Des odeurs. Des bruits saturés. Des vibrations. Des goûts même... Ça t'as des suavités que tu t'empresserais de fuir, si tu pouvais. Mais tu peux pas.

Les gens ne s'représentent pas ce que c'est qu'une explosion, quand tu te la prends dans la gueule. Certes, ça fait mal, mais beaucoup d'autres choses se passent en même temps. Enfin, en même temps, façon de parler. Objectivement, ça dure pas longtemps. Sauf quand t'es dedans, et que c'est ta gueule qui explose. T'as pas vraiment le temps de faire grand chose, au fond, mais à l'intérieur, le temps s'arrête. C'est long, une explosion. Y'a pas qu'la bidoche qui s'dilate. Y'a le temps. Le temps qu'il en faut pour mourir, quand on doit.

"Va où tu veux, meurs où tu dois". C'est un pote à moi qui m'a dit ça... Une formule... mais je divague.

Enfin, j'ai dit le temps s'arrête... disons qu'il se ralenti. Il devient instant. Et soudain tu te retrouves à contempler l'instant. Pour la première fois de ta vie, t'a tout l'temps de regarder tous les angles. Observer. Ajuster la lentille. La focale. T'as plus rien à faire, vu que ta bidoche se balade dans l'atmosphère, comme tu peux l'voir. Y'a pas d'angle mort. L'angle, lui, il est vivant. Le mort, c'est toi. Sauf que tu l'sais pas encore.

De là où t'es, la seule chose que tu vois c'est c'que tu dois voir. Mais le devoir, le devoir de mourir, que tu dois faire, car un bon combattant, c'est comme un bon écolier, il doit faire ses devoirs, le devoir, lui, n'attend pas. Il est temps de mourir.

Prenons-le... un instant. Ce temps-là. C'est le moment ou jamais, pas vrai ?

Tiens, mais j'y pense... n'ai-je pas vu passer des petits trucs vitreux et globuleux, mi-liquide, mi-solide, pas très ragoutants. On aurait dit des yeux. Mes yeux. Qui filent, qui s'carapatent... pour la première fois de leur vie, ils vont où ils veulent. Enfin d'leur vie... façon de parler.

En fait, si mes yeux se font la paire (ah ah), c'est que c'est pas eux qui me servent à voir c'que j'vois... La pensée me traverse encore plus vite que cette putain de vibration qui suit pourtant le même chemin qu'elle, et qui pète absolument tout sur son passage.

Et pourtant... C'est curieux de voir sans yeux, quand on y pense. Enfin, pas certain qu'il y ait un gus encore pour penser l'instant, parce que les réseaux de neurones, le système nerveux sympathique, il fait pu trop le mariole, pulvérisé qu'il est dans espace-temps... Évaporé. Retourné comme un gant. Vidé dans la poubelle universelle. Le grand composte.

Les mots me viennent, c'est un peut naturel chez moi. Parfois.

Ça doit être quand il fait chaud. Quand j'm'emmerde à mourir.

Disons que le temps de mourir, ça serait trop long à expliquer. Juste que je me vois pas lui écraser sa gueule effrayante à ce pauvre frelon à la con. Il m'a fait peur c'est tout. Il était coincé à se taper la caboche sur la fenêtre fermée, après être entré par l'autre que j'avais laissée ouverte, bicose la chaleur. On va quand même pas rajouter du malheur à ce pauvre monde qu'est bien souffrant, hein ?

C'est pourtant pas qu'j'ai pas quelque chose en moi qui me donnerait envie de lui taper dessus, à l'ami frelon. Mais l'ennemi est de taille. Il est énorme. Il fait bien ses 4 centimètres de long. Quand il bourdonne, t'as des frissons qui te traversent. Le réflexe reptilien. La survie. Tu pues la mort, frelon. C'est viscéral. Cérébro-spinal. C'est automatique. Instinctif. Tu réveilles la mort dans la tête du mec auprès de qui tu bourdonnes. Enfin, tu frelonnes plutôt. T'es agressif par nature. Combien de types, de bonnes femmes, de nourrissons qui t'avaient rien demandé t'as envoyé au trépas au long de tes millions d'années à faire chier la terre entière ? On calcule plus.

Et là, dans ton aquarium momentané, je peux t'observer.

C'est la terreur que tu inspires qui t'a sauvé la vie, finalement. Vu le bruissement sourd et menaçant et ta taille de panzer filant de Sedan vers Dunkerque et chargé à la Pervitine, je me suis dit, en bon Français : on va temporiser plutôt que d'lui montrer tout de suite que nous aussi, on a des chenilles aux pattes et l'dard flamboyant... Va donc chercher la boite en plastoc qui traine là, et fait pas l'con avec l'insecte.

Donc je t'observe. De près. Pour une fois que des français font des prisonniers, hein... T'es vraiment pas beau. Horrible. Épouvantable même. Tu es le mal incarné. L'objet de toutes mes projections hostiles. L'ennemi. En vrai, tu as quelque chose de fascinant.

Et puis, je passe à autre chose. Je rêvasse. Et je reviens te voir.

Et je me dis que tous les mecs à qui on a envie de casser la gueule doivent être un peu comme toi. Ils ont des sales tronches. Clair et net !

Le problème, dans ces histoires, j'vais vous l'dire... c'est la mémoire. T'es là, il fait chaud... un frelon... Et d'un coup, pan ! Ça te revient comme ça. Que le mec que t'avait en joue, bien clair, dans l'viseur, juste avant qu'ça pète et que tu te retrouves suspendu comme un con sans rien d'autre à foutre que de regarder les gouttes de ton sang flotter brillamment dans la lumière de l'été....

Ce mec, en face, et ben... c'était un pauvre mec ! Un mec comme toi. Un crève la faim. Un gars de nulle part. Un que dalle. Un pauvre type fourré là sans y croire. Et que si t'avais été un peu moins ceci, un peu plus cela, bref, si t'avais été à la hauteur, ta balle lui aurait traversé le citron avant que ça pète. Et que du coup, ta ptite vie à laquelle tu croyais, ta femme, tes gosses, ces sourires, ces trucs qui font rire un peu et qui permettent de reposer la carcasse quand on n'en peut plus de trimer comme un con... depuis tout l'temps... tout ça, ça serait encore là... Peut-être...

Remarque, peut-être bien aussi qu'on serait deux à se regarder se dissoudre dans le silence bruyant de l'instant qui dure tout l'temps. Quand l'temps s'arrête. On aurait gagné quoi ? Hein ? Au bout du compte ? Tu tires, je tire... et puis tout devient étonnamment beau.

Bon t'as gagné Frelon. Enfin, disons que t'as pas perdu. On est quitte. Tu m'as fait peur. L'instant s'est figé. Et j'ai vu en toi quelque chose qui est en moi. Peut-être bien ce type qui me cherche depuis un paquet de temps. Sale gueule, vraiment. C'est sûr que si t'avais été asiatique, frelon asiatique s'entend, j't'aurais fait payer Dien Bien Phu direct, sans te regarder derrière le plastique. Mais là, que veux-tu, je te demande même pas tes papiers. Allez vas...

Bref, tu vois, toi qui lis ça, j'veux pas te froisser ni quoi... mais si t'es là, hein, c'est qu't'es pas arrivé par hasard. T'as suivi un chemin. Jusqu'à la morale de cette histoire, sans doute.

Quand il fait chaud, dès fois, j'moralise.

Alors, mon avis, tu vas l'avoir, puisque c'est ce que t'es venu chercher, même si tu ne le sais pas encore : prépare-toi un peu au voyage.

Pas tout l'temps... un peu j'ai dit. Enfin, plutôt : suffisamment, quoi. Parce que le jour où ça arrive, bon... tu choisis pas, c'est sûr, ça peut prendre par surprise... mais si le but c'est de voir les choses sous tous les angles dans un seul instant qui dure tout l'temps, t'aurais aussi bien pu commencer avant. Et peut-être que ça t'aurais évité un peu, je dis bien "un peu", l'effet de surprise.

Y'a un truc qui me tracasse vois-tu, lecteur attentif de cette prose presque inutile par temps chaud, c'est l'idée qu'on puisse voir les yeux ouverts alors même qu'il n'y en a pas. D'yeux.

Enfin... le frelon, lui, c'est plus son problème. Je viens de retourner le voir, pour lui redonner la liberté, après tous ces tortillements sur ma vie d'avant... Et figurez-vous que ce con-là, il était mort. L'aquarium était trop petit, pas assez bu avant d'entrer ici, je sais pas ? La canicule peut-être.

Il a pris la tangente, ce con.