Qu'est-ce qu'un archétype ?

  • Le Klebs
  • 13 avril 2026

Qu'est-ce qu'un archétype ?

Jolande Jacobi a tenté de répondre dans un livre préfacé par Jung dont elle était une fidèle collaboratrice:

« Il est impossible de donner une définition exacte de l’archétype, et le mieux que nous puissions espérer est d’en suggérer les implications générales en “tournant autour” du sujet. »
(Complexes, archétypes et symboles dans la psychologie de CG Jung, p.31)

Voilà qui simplifie la tâche, n'est-ce pas ? Jung lui-même ne procède pas autrement.

Je vais tenter une réponse en partant des fourmis avec cette très courte vidéo qui montre l'énergie de l'archétype du Guerrier à l'action chez les termites et les fourmis.

On peut observer la notion de frontière, de défense, de limite, de protection, de rapport de force, d'organisation, de détermination, de stratégie, de tactique, toutes profondément inscrites dans chacun de ces insectes, capables de se coordonner collectivement sur ce thème.

Pour moi, cette vidéo illustre le caractère inné, universel et ancestral des archétypes.

Leur caractère inné, car ça m'étonnerait que les fourmis apprennent ces comportements dans des universités de fourmis. 

Leur universalité car aucun humain ni groupe humain, famille, tribu, peuple, nation n'échappe à des comportements de ce type, qui structurent l'énergie à la base de l'agressivité, que ça soit dans le sens de la protection ou de l'attaque. On retrouve les mêmes formes partout révélant une parenté avec les insectes de la vidéo, et avec tous les autres être vivants.

Leur caractère ancestral enfin. Les termites et les fourmis sont apparues quelque part entre 120 et 150 millions d'années. C'était l'âge d'or des dinosaures. Si on suppose que les termites et les fourmis s'organisaient déjà de cette façon guerrière à cette époque, alors en elles s'activait déjà l'archétype du guerrier. A titre de comparaison, nous, Homo Sapiens, sommes apparus voici seulement 300 000 ans.  

Archétype et image archétypale

Jung soulignait que l'archétype est une structure, et en tant que tel est inconnaissable, inconscient. C'est un peu comme un logiciel. On ne peut pas le voir. Même le code du logiciel n'est pas le logiciel. Mais on en fait l'expérience en l'utilisant. 

Ce dont nous faisons l'expérience, c'est la manifestation de l'archétype sous une forme spécifique, une "image archétypale". L'archétype peut effectivement apparaître comme une image dans un rêve, une vision, une expérience en état élargit de conscience. Par exemple un général sur un champ de bataille, un château fort, ou une scène représentant l'archétype en action, un chien qui attaque un animal, un chevalier qui protège un enfant, etc.

Cependant, le mot "image" doit être compris au sens large, c'est-à-dire pas seulement visuel, mais aussi auditif, perceptif, olfactif, etc, et une combinaison de tout cela.

L'expérience dynamique extérieure et intérieure des archétypes

Et les archétypes sont expérimentés par nos sens extérieurs autant qu'intérieurs. Quand je rêve d'un chien qui m'attaque, l'expérience archétypale est vécue intérieurement. Quand je suis vraiment attaqué par un chien dans la rue, l'expérience est vécue extérieurement. Elle n'en est pas moins archétypale.

Les mondes intérieurs et extérieurs ne sont séparés que par l'orientation de notre regard, tourné soit vers l'intérieur, soit vers l'extérieur. Les archétypes sont à l'oeuvre et structurent la dynamique de ces deux mondes.

Par ailleurs, le terme image archétypale est trompeur car il suggère quelque chose de statique, d'immobile. Or les archétypes ne sont pas statiques. Ils sont dynamiques. Ils agissent. Ils oeuvrent.

Les archétypes dans le corps

Jung les a aussi définit comme des "modèles de comportement" (pattern of behavior). L'archétype est le modèle, la structure, mais ce dont nous faisons l'expérience est le comportement suivant ce modèle. Et ce distingo a deux conséquences essentielles.

1. L'expérience des archétypes se passe dans le corps et la psyché

Tout se passe dans le corps. Tout. Car la tête fait partie du corps. Par conséquent l'expérience des idées se passe aussi dans le corps. La séparation du mental est une illusion. Certes, on peut vivre dans cette illusion. On peut y croire dur comme fer. Mais ça reste une illusion. Aucun logiciel ne fonctionne sans matériel. Le mental n'est pas plus séparé du corps que l'humain de la nature. Le mental fait partie du corps comme l'humain fait partie de la nature. Penser le contraire peut être pratique, fonctionnel. Mais c'est juste une illusion momentanément utile. Une croyance. Une idéologie qu'on peut comprendre comme un refus d'incarnation. Peut-être est-ce la source de la morbidité de notre modernité. 

Donc les archétypes sont inconnaissables en tant que tels, mais nous en faisons l'expérience via notre corps et notre psyché. Cette expérience corporelle peut prendre une forme "mentale", comme des visions ou des images, elle n'en reste pas moins également corporelle car nos organes la portent, ne serait-ce que notre cerveau et nos neurones par lesquels ces images nous parviennent.

En tant que modèles de comportement, les archétypes induisent donc des comportements qui nous engagent tout entiers, corps-âme (psyché)-esprit.

Si dans une discussion je commence à m'énerver et finis par insulter et envoyer une baffe à mon interlocuteur, l'archétype du guerrier s'est activé inconsciemment et toute ma personne se retrouve dans une situation que je n'ai pas réellement voulue. Et quand mon interlocuteur va m'envoyer un taquet sévère en retour, la corporalité de l'événement sera encore plus claire. Certes, "quelque chose" s'est passé dans mon mental, des pensées, des images peut-être, des souvenirs fugaces... mais tout ça était emballé dans un comportement entier de mon être, y compris mon corps.

2. L'expérience des archétypes se manifeste à travers une énergie

Je vois l'expérience des archétypes comme essentiellement énergétique, en concevant l'énergie archétypale comme la force à l'oeuvre poussant le comportement à prendre une forme propre à tel ou tel archétype. D'après moi, la manifestation de l'archétype requiert une énergie et manifeste une forme.

Bien sûr, le mot "énergie" est utilisé à toutes les sauces et est complexe à définir.

Le physicien vulgarisateur médiatique Etienne Klein nous rappelle (voir vidéo ci-dessous) que l'utilisation courante du concept d'énergie en physique ne date que du XIXe siècle et résulte de nombreux débats qui ont clarifié la différence entre énergie, puissance et force. Or le langage courant utilise ces mots de façon interchangeable. Il n'a toujours pas assimilé les définitions de la physique. Or ils sont largement utilisés en psychologie, et même en théologie. Comme le disaient Basile de Césarée et le Pseudo-Denys au IV-Ve siècle: on ne peut pas connaître Dieu dans son essence mais uniquement dans ses énergies. Cependant la théologie parle rarement d'énergie avec la rigueur de la physique.

De quoi l'énergie est-elle le nom ? Conférence d'Etienne Klein.

En physique, l'énergie est une grandeur abstraite et quantitative, définie par ses effets mesurables et par des lois de conservation. Elle ne désigne pas une essence ou une substance, mais un outil conceptuel permettant de mesurer, comparer et prédire des transformations.

Lorsqu'on transpose le concept d'énergie à la psychologie, comme Jung le fait en parlant de la libido comme de l'énergie psychique, cette transposition pourrait réduire le phénomène psychologique à sa dimension quantitative, or on ne sait pas mesurer la libido quantitativement, à la différence de l'énergie en physique.

Cependant, si on comprend l'énergie psychique comme un outil conceptuel permettant de décrire plutôt que mesurer des transformations, alors le concept d'énergie psychique et tout particulièrement d'énergie archétypale devient très utile.

D'après le dictionnaire, l'énergie en physique est une "capacité à produire du travail mécanique ou son équivalent". Donc, en adoptant cette définition, cela signifie que l'énergie archétypale produit un travail. Elle agit. Et en effet, en tant que modèle de comportement, si l'archétype structure l'action, en définit la forme, l'énergie archétypale, elle, conduit à ce dont on peut faire l'expérience dynamique (i.e. en mouvement).

C'est compliqué ? Reprenons.

Les archétypes sont donc des structures intangibles, inconnaissables car inconscientes. Ils se manifestent via une énergie dont nous faisons l'expérience via notre corps et notre psyché. Par l'énergie archétypale, les archétypes peuvent "nous agir", non seulement via des idées, des émotions et des représentations symboliques mais aussi corporellement, littéralement, dans la matière.

C'est particulièrement clair dans la vidéo des fourmis qu'on peut dire guidées par cette énergie archétypale du guerrier. Ca l'est aussi lorsqu'on pense à la baffe qui part toute seule lorsque la colère nous saisit, autre expression inconsciente de l'archétype du guerrier. Ou la vanne qui fuse et blesse sans le vouloir via l'archétype du trickster. Ou l'étreinte non consentie via l'archétype de l'amant(e). Etc. 

L'énergie archétypale se situe au point de rencontre entre la psyché et la matière. "Where the rubber hits the road", comme disent les yankees. En utilisant le concept d'énergie archétypale, on se donne l'autorisation de parler de l'action des archétypes dans le corps et donc on considère l'intégralité de la personne (corps, âme, esprit) dans l'observation du phénomène archétypal.

Caractéristiques de l'énergie archétypale

L'énergie archétypale n'est pas comme l'énergie électrique, cinétique, thermique, et les autres énergies de la physique. Elle a des propriétés particulières qui la distinguent notamment des instincts.

Par exemple, elle est autonome, elle a sa propre orientation, son propre but car chaque archétype est spécialisé, comme les Dieux Indiens, Grecs et Romains, et tous les autres. Ainsi, l'énergie d'Aphrodite ne tend pas vers les mêmes buts que celle d'Hermès. Elle se comporte différemment. N'oublions pas qu'un archétype est un modèle (ou un mode) de comportement. Donc l'énergie induit un comportement. Mais pas seulement.

Cette autonomie apporte une différence avec les instincts : l'énergie archétypale est intelligente, stratégique et dynamique. Elle circule, trouve dynamiquement des chemins pour accomplir ses buts. Elle s'adapte. L'instinct, lui, reste relativement monotâche, linéaire. Déterministique. L'instinct n'est pas créatif. Il est conservateur, c'est même son rôle principal, la survie, la reproduction, la préservation de l'espèce. L'énergie archétypale non seulement pointe vers un but, mais "calcule" (choisi), comme un GPS, le chemin vers ce but en temps réel, synchronisé avec le cosmos. Elle est bien plus que l'instinct. Elle oriente en temps réel de façon synchronistique (i.e. acausale). L'énergie archétypale est sur le même plan que l'unus mundus, c'est-à-dire qu'elle opère à la jonction de l'esprit et de la matière.

Par ailleurs, l'énergie archétypale est aussi capable de relation. Elle n'est pas un système clos, purement mécanique, répétitif, mais un système ouvert, adaptatif, hautement dynamique. On peut "parler" avec cette énergie. Lui poser des questions. Elle peut changer, relationner, s'engager. Elle nous ressent comme nous la ressentons. Et ses réactions sont structurées, logiques (avec sa propre logique) et cohérentes.

Bref, elle aurait un corps, on dirait que c'est une personne. Mais elle n'a pas de corps. Enfin, si... le nôtre ! Car l'énergie archétypale est en nous (et à mon sens en toutes les créatures et en toutes choses aussi).

Pour accomplir son but, elle a besoin d'une incarnation sur le plan matériel. C'est d'ailleurs à cette interface que nous la ressentons.

Les archétypes sont numineux

Enfin, et c'était son aspect le plus frappant pour Jung, l'énergie archétypale est numineuse, de "numineux" (Rudolf Otto). Elle produit un "sentiment de présence absolue, une présence divine".

Lorsqu'une grande quantité d'énergie archétypale se constelle, la puissance numineuse devient irrésistible à celui qui ne sait pas la réguler. Et nous voici comme "possédé" par l'archétype, agit par l'énergie archétypale dont l'intensité est supérieure à celle que notre Moi conscient peut mobiliser.

Et paf ! c'est la baffe qui part ! Ou le figement. Ou la fuite. Ou les larmes. Etc.

Ainsi, lorsque l'archétype du Guerrier se constelle dans notre monde extérieur, dans notre vie individuelle quotidienne ou collective, son énergie s'accumule tellement qu'elle peut prendre le dessus sur notre volonté, et nous utiliser pour agir, pour le meilleur et/ou pour le pire. Nous devenons littéralement la marionnette de l'archétype activé en nous.

Lorsqu'un symbole portant l'énergie archétypale du Guerrier se présente dans un rêve, ou lorsqu'un rêve représente une situation archétypale exprimant l'archétype du Guerrier, cela indique l'activation de cette énergie en nous et nous montre ce qui se joue à l'intérieur de nous en rapport avec elle. A l'intérieur, ou à l'extérieur... ou les deux à la fois.

L'origine de cette énergie archétypale puise au coeur même du mystère de la Création. Création, avec un grand C. C'est ce qui lui donne son caractère "numineux" et qui la rend si puissante lorsque nous la rencontrons au détour de nos expériences en état modifié de conscience.

Si vous préférez le mythe scientifique du "big bang" plutôt qu'une création mythique "religieuse", vous pourriez voir l'énergie archétypale comme directement issue du mystère qui a donné lieu au Big Bang, plutôt que comme une conséquence du mouvement que le big bang a généré. Et comprendre que la force des énergies archétypales est aussi primordiale, aussi intense que la force nucléaire qui lie les atomes et leur procure leur structure. Je vois même dans la force nucléaire l'énergie de l'archétype d'Eros, l'archétype de la relation.

Une autre façon de saisir la dimension numineuse de l'énergie archétypale est de la comprendre comme ce qui relie le psychique et le physique.

A mon sens, quand on parle d'archétype, on parle véritablement d'une des énergies qui structurent le réel. Une énergie primordiale, comme son nom archétype l'indique (arché).