
La grande déesse de la beauté
Je vais vous raconter l'histoire de la Grande Déesse. La plus grande de toutes les déesses. La déesse de la beauté.
"Dieux, Déesses". Aujourd'hui, nous ne comprenons plus ces mots. Ils ne veulent plus rien dire. Ils sont juste l'écho de vieilles croyances. Des inventions. Des imaginations. Les dieux, évidemment, n'existent pas ! Et n'ont jamais existé.
Nous les avons oubliés.
Et là est l'origine de nos malheurs.
Car les Dieux et les Déesses, eux, ne nous ont pas oubliés.
Les Dieux et les Déesses vivent dans un autre espace. L'espace du mythe, le Mythos. Ils se déploient dans un autre temps. Le temps du mythe. Le Kaïros.
Pour sentir et ressentir les Dieux et les Déesses, il faut franchir le seuil, et pénétrer dans cet espace-temps qu'on dit sacré. Hors de cet espace, il est devenu difficile de ressentir consciemment ces énergies divines en nous.
Mais, en écoutant le mythe de la déesse avec l'attention qu'il mérite, peut-être quelques mémoires intimes de ces réalités profondes parviendront-elles à revivre en vous.
Alors, suivez-moi.
C'est l'histoire de la déesse de la beauté.
La déesse est difficile à décrire car nos mots, dont pourtant elle est la mère, sont impuissants à illuminer sa splendeur. Je ne vais donc même pas essayer. Sachez cependant que tout ce qui est beau vient d'elle. Tout. Absolument tout.
La déesse de la beauté donne la beauté. La beauté est son don.
Mesurez un instant les implications de cette affirmation.
Il faut savoir, pour comprendre cette histoire, qu'une grande particularité de la déesse est qu'elle a besoin d'être vue.
La déesse de la beauté a besoin d'être vue, par les humains.
C'est tellement évident qu'on l'oublie facilement. Si la beauté n'est pas vue, à quoi sert-elle ? Elle n'existe pas.
Ne pas la voir, c'est la tuer !
La Beauté a besoin d'être vue, tout comme le vin a besoin d'être bu !
Certes, un vin qui n'est pas bu... vieillit, et se bonnifie. Enfin... certains vins. Mais si personne ne le boit jamais, il tourne à l'aigre, au vinaigre.
Que se passe-t-il quand la déesse n'est pas vue ? Dans un premier temps, elle fait tout pour l'être, ce qui augmente encore son rayonnement et agrandit sa splendeur. Comme le vin, pourrait-on dire, elle se bonnifie.
Mais, si elle continue à n'être perçue par aucun regard, au bout d'un certain temps, la déesse perd patience et son énergie se transforme.
Et alors, mes amis... alors... prenez garde ! Car l'affront qu'on lui fait lorsque nous ne lui offrons pas notre regard irrite la Grande Déesse !
Et si cette situation se prolonge, voici que maintenant la déesse de la Beauté se met en colère. Et cette colère, oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! (enfin... oh ma Déesse devrais-je dire)...
Mais quel fou peut bien vouloir mettre en colère une déesse ? Quel inconscient ?
Que fait-elle lorsqu'elle se met en colère ?
Oh, le mythe le raconte... et c'est une terrible histoire.
Figurez-vous que le père de la déesse s'était mis dans la tête que sa fille...
Attendez... attendez....
Oui, "le père de la déesse". Car la déesse avait un père. Son créateur. Elle avait certainement une mère aussi... mais, c'est de son père que nous parlons ici.
Figurez-vous donc que le père de la déesse s'était mis dans la tête que sa fille était encore plus belle lorsqu'elle était en colère. S'était-il lassé de la beauté de sa fille lorsqu'elle était en paix ? Avait-il été mal conseillé ? Avait-il été... désinformé, comme on dirait aujourd'hui ? Son regard était-il possédé par la déesse et souhaitait-il se libérer ?
Dieu seul le sait! Si je puis dire...
En tous cas, il était convaincu qu'en irritant la déesse, son plaisir à l'admirer pourrait se démultiplier.
Il se mit donc à agacer la déesse au point de la pousser dans une colère terrible.
Et plus la déesse était en colère, plus elle était belle aux yeux de son père.
Et donc plus il l'irritait encore, afin que sa colère augmente, afin qu'il puisse jouir toujours plus de ce qu'il voyait.
Et emportée par la colère, la déesse perdait conscience. Et son don se transformait.
La beauté se transformait.
Oh ! Ne croyez pas que la beauté se retirait du monde. Oh non ! C'aurait été terrible, certes. Mais ce qui arrivait était bien pire.
Car sous la colère de la déesse, et le regard de son père qui l'admirait dans cet état, la beauté se redéfinissait. Ainsi, ce dont on honorait jadis la beauté, était désormais sans valeur aux yeux des humains. Et ce qui auparavant était laid devenait beau à leurs yeux !
Voici que non seulement la laideur envahissait le monde, mais en plus elle était appréciée...
La musique, la belle musique, n'intéressait plus personne. On admirait le vacarme, le tapage ! On n'honorait plus l'harmonie mais la dissonance. On s'habituait à vivre dans le bruit et on aimait ça ! On se riait des mélopées, dans un rictus abject. On bannissait la mélodie, au profit de la cacophonie.
Les parfums enivrants que la nature prodique en abondance, les arômes, les fragrances qui conduisent à l'extase devenaient ringards, dépourvus d'intérêt. Dans les villes, on s'habituait à la puanteur et on s'en réjouissait les naseaux. L'air se saturait d'ignominie tant les humains s'en délectait, et le vent, le grand vent, ne parvenait plus à la chasser.
Le goût des mets qui ouvre l'âme et se répand dans le corps pour le nourrir de splendeurs, lui permettre de croître, le goût se transformait. On s'habituait au dégueulasse. On mangeait l'infâme en se léchant les babines. Et cette abjection allait s'installer dans chaque partie de notre corps. Et nous, fiers, arborions alors d'horribles sourires de contentement.
Les conséquences étaient innombrables. Insoupçonnables. Car les humains, n'honorant plus la déesse, étaient devenus incapables de comprendre le lien intime reliant le Beau au Bon.
Ainsi, progressivement, ils en vinrent à trouver magnifique ce qui était épouvantable, et qu'y a-t-il de plus épouvantable que la souffrance d'autrui. Oui, les humains commencèrent à jouir de voir d'autres humains souffrir. Et plus cette souffrance était grande, plus grande était leur jouissance. Et donc ils se mirent à provoquer la souffrance, pour augmenter leur jouissance.
Ils étaient pris dans le même cycle dévastateur que la déesse et son père.
Car de la même façon qu'il est plus facile et rapide de détruire que de construire, d'irriter que d'apaiser, d'empoisonner que de guérir, blesser, persécuter, tourmenter, accabler ne demande que peu d'efforts ni de temps.
En colère, la déesse transformait tout autour d'elle. On adorait la laideur. La souffrance, on la trouvait belle, et donc on propageait la souffrance pour jouir de sa vue.
Le père de la déesse, au début, se réjouissait de la beauté accrue, croyait-il, de sa fille. Mais au bout d'un certain temps, il comprit que quelque chose n'allait plus.
La déesse, perdue dans l'inconscience de la colère, ne pouvait plus être arrêtée. Et les plaintes des humains ne faisaient qu'accroître sa colère, car elle les trouvaient belles !
La déesse s'enfonçait dans les profondeurs de l'inconscience, si bien qu'elle en oublia son propre nom.
Et son père avait beau tenter de l'apaiser, rien ne pouvait plus arrêter cette terrible transformation qu'il avait déclenché. Il fut pris de panique. Si bien que lui aussi perdit le nom de la déesse.
Et l'ordre du monde tout entier, le Cosmos, courrait irrémédiablement vers le désordre, le Chaos.
Sur terre, certains humains n'étaient pas encore touchés par le désastre au point de le sentir les posséder à leur tour. Mais ils voyaient déjà autour d'eux l'horreur de la beauté transformée en souffrance, de la douleur remplaçant le plaisir, des cris de haine semant l'effroi et la mort pour en jouir.
S'appuyant sur ce que l'humain avait appris au cours des siècles et des siècles, se hissant vers les sommets d'où ils savaient pouvoir entrer en relation avec les Dieux par des voies qui semblaient presqu'oubliées, mais que certains d'entre-eux avaient patiemment préservées et transmises, certains humains se tournèrent vers les Dieux pour leur montrer ce qu'ils vivaient, l'état du monde que ces dieux avaient créés et que leur aveuglement, leur inconscience, les conduisaient à détruire.
Alors, sorti du fond des âges, de la nuit des temps et du plus grand Mystère, parvint à ces humains la réponse.
Il leur était demandé, à eux, les humains, de sauver la déesse, pour sauver le monde.
Alors, ces humains qui n'étaient pas encore atteints par la malédiction de la beauté s'unirent et cherchèrent comment sauver la déesse de sa propre inconscience. Il tentèrent de l'apaiser. Ils comprirent comment ils avaient perdu le contact avec elle. Elle, la grande déesse de la Beauté, celle qui veut être vue, celle qui rayonne de splendeur et par qui la lumière peut pénétrer au plus profond de chacun pour faire naître le grand mystère, le mystère sacré de la vie, là où se rencontrent les Principes, et où l'Amour prend forme dans la matière.
Ils comprirent que pour échapper à l'horreur la plus totale, aux ténèbres infinies, ils devaient renouer avec le culte de la déesse de la Beauté, la très grande pourvoyeuse de vie, qui seule gouverne l'équilibre entre la douleur et le plaisir. L'harmonie du Cosmos.
De ce point de conscience et d'union, les humains commencèrent à percevoir une sortie, au bord de ce chaos irréversible.
Pour que tout s'harmonise à nouveau, il devaient rappeler à la déesse son propre nom, et pour cela, le prononcer.
Prononcer le nom de la déesse. Le chanter ! L'honorer ! Car en prononçant son nom, en lui offrant son nom, elle pourrait revenir à elle, sortir de la colère, se rappeler qui elle est, et rayonner à nouveau, et rendre aux humains les yeux pour voir la beauté du monde !
Honore la déesse, elle t'offrira l'abondance.
Nomme la beauté quand tu la vois.
Cherche son nom au coeur de toi.